Cagliostro : le mage qui voulut réenchanter la franc-maçonnerie
Mystérieux, flamboyant, parfois inquiétant, Alessandro Cagliostro demeure l’une des figures les plus fascinantes du XVIIIᵉ siècle européen. Guérisseur charismatique, mage autoproclamé, fondateur d’une franc-maçonnerie dite « égyptienne », il incarne à lui seul les tensions de son époque : entre rationalisme des Lumières et retour du sacré, entre quête spirituelle sincère et dérives de l’autorité personnelle.
Derrière ce nom se cache Giuseppe Balsamo, né en 1743, dont la trajectoire fulgurante et tragique a profondément marqué l’histoire de l’ésotérisme occidental.
Un personnage hors norme
Issu d’un milieu très modeste, Cagliostro parcourt l’Europe de cour en cour, de Paris à Strasbourg, de Londres à Rome. Il se fait connaître comme guérisseur, soignant gratuitement les pauvres, distribuant remèdes et élixirs, promettant parfois des guérisons spectaculaires. Cette dimension charitable contribue à sa popularité.
Parallèlement, il cultive une aura mystérieuse : astrologie, alchimie, magnétisme, visions… tout concourt à forger l’image d’un mage moderne, à la frontière entre sciences occultes, foi sincère et mise en scène spectaculaire.
Ses détracteurs le voient comme un imposteur dangereux ; ses partisans, comme un homme inspiré, porteur d’une mission spirituelle.
Cagliostro et la franc-maçonnerie
Initié à la franc-maçonnerie en Angleterre dans les années 1770, Cagliostro découvre un univers qui le marque profondément. Mais très vite, il juge la maçonnerie de son temps trop morale, trop sociale, pas assez sacrée.
Il affirme alors détenir une tradition plus ancienne et plus pure, qu’il nomme franc-maçonnerie égyptienne.
Pour lui, l’Égypte n’est pas un simple décor exotique : elle symbolise une sagesse originelle, antérieure aux dogmes et aux institutions modernes. Il se proclame Grand Cophte, c’est-à-dire dépositaire et chef de cette tradition rénovée.
La naissance de la franc-maçonnerie égyptienne
En 1784, à Lyon, Cagliostro fonde la loge mère de sa maçonnerie égyptienne sous le nom de La Sagesse Triomphante. Cet acte marque une rupture importante dans l’histoire maçonnique : pour la première fois, un système initiatique revendique clairement une filiation égyptienne et une finalité spirituelle assumée.
Sa maçonnerie repose sur trois grades principaux, simples en apparence, mais censés conduire l’initié vers une transformation intérieure profonde. L’objectif n’est pas seulement d’enseigner une morale, mais de travailler à la régénération de l’être humain, sur les plans moral et spirituel — et, selon lui, jusque dans le corps.
Cette vision influencera durablement les rites dits “égyptiens”, comme Misraïm et Memphis, qui apparaîtront au siècle suivant.
Un maître charismatique… et inquiétant
Cagliostro exerce une autorité très forte sur ses disciples. Il se présente comme l’intermédiaire d’une sagesse supérieure, parfois comme l’élu de puissances invisibles. Cette posture fascine autant qu’elle inquiète.
Des contemporains l’accusent de manipulation psychologique, de mise en scène excessive du mystère et d’abus de confiance. Lui-même ne cache pas sa volonté de rompre avec les savoirs établis, qu’il juge corrompus ou mensongers, pour leur substituer une révélation directe et vivante. Cette radicalité nourrit sa légende… et précipite sa chute.
Scandales, procès et chute
L’affaire du collier de la reine (1785) le propulse au centre de la scène publique française. Bien qu’acquitté, sa réputation devient sulfureuse. Expulsé, surveillé, puis finalement arrêté à Rome par l’Inquisition, il est accusé de magie, d’hérésie et d’appartenance à des sociétés secrètes interdites.
Condamné à la prison à vie, il meurt en 1795 dans une forteresse italienne, dans des conditions qui nourriront longtemps les rumeurs.
Chronologie essentielle de Cagliostro
-
1743 : naissance de Giuseppe Balsamo à Palerme.
-
Années 1760 : jeunesse errante, formation à l’apothicairerie et aux savoirs occultes.
-
Vers 1770–1775 : adoption du nom Alessandro Cagliostro et premiers grands voyages européens.
-
1776 : initiation à la franc-maçonnerie à Londres.
-
Début des années 1780 : élaboration de la franc-maçonnerie égyptienne ; proclamation comme Grand Cophte.
-
24 décembre 1784 : fondation à Lyon de la loge mère La Sagesse Triomphante.
-
1785–1786 : affaire du collier de la reine, emprisonnement puis acquittement.
-
1789 : arrestation par l’Inquisition à Rome.
-
1791 : condamnation à la prison à vie.
-
1795 : mort à la forteresse de San Leo.
-
XIXᵉ–XXᵉ siècles : héritage transmis et réorganisé, notamment par Robert Ambelain.
Un héritage durable
Malgré sa fin tragique, Cagliostro laisse une empreinte profonde. Il est le premier à structurer une franc-maçonnerie explicitement égyptienne et à rendre à l’initiation une dimension mystique, symbolique et verticale assumée.
Son influence traverse le XIXᵉ siècle et irrigue encore aujourd’hui l’imaginaire des rites égyptiens et de l’ésotérisme occidental.
Cagliostro demeure une figure profondément ambivalente.
Mage sincère ou manipulateur génial ? Initiateur visionnaire ou aventurier dangereux ?
Sans doute fut-il tout cela à la fois. Mais une chose est certaine : en voulant rendre à la franc-maçonnerie son mystère, son souffle sacré et sa profondeur spirituelle, il a ouvert une voie qui continue, plus de deux siècles plus tard, à intriguer, inspirer… et déranger.
